Entrevue de Réjean Tremblay avec Albert Ladouceur

J’attendais Albert Ladouceur dans le resto-bar du Château Bonne-Entente à Québec. Quand il est arrivé, c’était le même Albert que je connais depuis presque 40 ans. Presque le même sourire avenant. Presque le même regard. Et puis, les différences sont appa

Cet homme se bat contre un effroyable cancer du pancréas. Un des pires qu’on puisse diagnostiquer. Et comme si ce n’était pas assez, il s’est tapé un infarctus il y a trois semaines, ce qui a retardé sa deuxième session de chimiothérapie. Celle qui doit ralentir la bête. Et la tuer essaie-t-il de rêver.

Si Albert n’avait pas perdu 30 livres, je ne croirais pas qu’il souffre de ce cancer. Quand je lui ai parlé au téléphone il y a deux mois après avoir appris la nouvelle, il avait la voix assurée. Pas de sensiblerie à fleur de peau. La voix d’un homme qui va se battre jusqu’au bout. Parce qu’on ne sait jamais.

Et puis, il y a deux semaines, j’ai commis une erreur dans un texte sur la soirée de boxe d’Adonis Stevenson. Albert m’a envoyé un texto pour me corriger. Je l’ai rappelé. Il était au département de cardiologie, se remettant d’un infarctus subi la veille. Et il se préoccupait d’une erreur dans un calepin de notes. Sacré Albert!

«Je mange bien. J’étais en super forme quand on m’a diagnostiqué ce cancer. Je m’entraînais trois fois par semaine, je surveillais mon alimentation. Et là, les médecins m’ont demandé de manger beaucoup de desserts, beaucoup de sucre parce que le cancer se nourrit de sucre. Je gave la bête», dit-il avec une ironie à peine perceptible dans la voix.

Ce sera une longue et belle conversation. Avec un homme qui a changé: «Je dois faire attention. On dirait que je n’ai plus de filtre. Ce que je pense, ça sort et parfois, je blesse mes proches», dit-il.

Mais il n’a pas besoin de filtre pour expliquer comment il se sent: «Y a juste une route de toute façon. Ou bien je reste sur le bord et j’attends ou bien je roule. J’ai décidé de rouler tant que je serais capable», ajoute-t-il.

Il précise qu’il n’est pas dans le déni. Il est au courant des statistiques. Ce genre de cancer, surtout quand il n’est pas opérable, laisse une espérance de vie de quelques mois. Mais il y a quand même des cas de survie: « J’ai deux personnes à rencontrer. Il y un monsieur qui survit depuis cinq ans. Et il y a Charlie Henry, l’ancien patron de l’Olympique de Gatineau qui est toujours vivant même si on lui a diagnostiqué il y a deux ans un cancer du pancréas. Je veux vérifier, voir si c’est vrai, si c’est possible», dit-il.

Un fleUve d’amoUr…

Albert Ladouceur est né à Montréal, dans le coin de Villeray. Sa mère est morte quand il avait cinq ans. Son père, un chauffeur de taxi qui était propriétaire de quelques voitures, s’est remarié. Et Albert ne veut pas trop élaborer. Disons que la bellemère et lui ne s’aimaient pas. Au mieux: «Elle a gâché mon enfance. Heureusement, je me suis retrouvé au Collège Laval avec les frères maristes. Et ce sont eux qui m’ont sauvé. Je dois beaucoup aux Maristes. Surtout le frère Georges Boyer. C’est lui qui m’a sorti de ma torpeur, de ma gêne et de ma timidité et qui m’a encouragé à m’exprimer. J’avais 12 ou 13 ans et il me faisait parler devant la classe le lundi pour faire un rapport sur la fin de semaine dans le sport et le spectacle. Tellement que je me suis retrouvé au Courrier de Laval. J’étais là quand Gilles Vaillancourt s’est présenté comme conseiller la première fois», raconte-t-il en souriant.

En 1973, il pose sa candidature pour un poste de journaliste au Montréal

Matin, le gros tabloïd de l’époque que le Journal tentait de dépasser. C’est Bernard Brisset qui refuse de lui ouvrir les portes. Le même Bernard Brisset que Ladouceur retrouvera quand il est devenu vice-président des Nordiques pendant sept ans. Finalement, il se réessaie et un jour, il reçoit un appel. On lui demande de passer un test pour un poste de journaliste. La chance est avec lui ce soir-là. Il venait d’écouter à la radio un compte rendu qui correspondait à son test. Il se débrouille si bien que quelques jours plus tard, il reçoit un appel: «Wouais… envoie, t’embarques avec nous autres.» Ce wouais râlant, je l’ai reconnu. C’était Jean-D. Legault qui lui aussi retrouvera Albert un jour comme vice-président des Nordiques.

Sous la férule exigeante mais juste de Pierre Gobeil, LE directeur des sports de l’époque, Albert va entreprendre une carrière qui le mènera au poste de columnist au Journal de Québec.

Mais dans le fin fond de son âme, l’homme est souvent resté timide. Pas toujours convaincu de sa belle valeur. C’est pour ça qu’il est si surpris et si impressionné par les marques de respect, d’amitié et d’amour qu’il reçoit ces derniers temps.

Il a la gorge nouée quand il en parle: «Quand la nouvelle est sortie à propos de mon cancer, j’ai reçu 1367 messages. Je les ai comptés un par un. Je les ai tous lus. Ça fait du bien. Ça te donne du moral. L’autre jour, un gars de Qualinet dans son camion s’est arrêté: “Lâchez pas M. Ladouceur. On veut vous relire”, m’a-t-il crié. Des fois, c’est des jeunes que j’ai aidés à décrocher un autographe d’un joueur quand ils étaient petits qui viennent me voir. Pour me remercier après toutes ces années», raconte-t-il avec une profonde émotion dans la voix.

des sanglots pleins la gorge

Il ne va pleurer que deux fois. La première fois, j’avais la chair de poule. Et en soirée, quand j’ai raconté l’anecdote à Alain April, le patron du Bonne-Entente, il avait le corps parcouru de frissons. Je laisse parler Albert:

«Il y a quelques jours, la semaine passée, j’ai reçu un appel: “Allô Albert, c’est Ti-Toine. Je t’appelle pour te dire que je suis avec toi et que je suis convaincu que tu vas gagner”, m’a dit la voix avec cet accent que je connais bien. C’était Anton Stastny qui m’appelait de Lausanne. Sans doute que Marian lui avait dit que j’étais malade. On a jasé un bon bout et ça m’a fait du bien.

«Le lendemain, une autre voix au bout d’un numéro que je ne connais pas. “Albert, c’est Pat. Je sais pas trop quoi dire dans ce temps-là, mais je veux que tu saches que je pense à toi”, m’a dit Patrick Roy. Ça m’a touché parce que je savais qu’il était mauditement occupé à Denver.

«Mais ce n’était pas fini. Le lendemain, un autre téléphone: “Albert, c’est Joe. Joe Sakic. Je veux te dire que je prie pour toi à tous les jours. Et que tout est possible.” J’avoue que cet appel de Joe Sakic que j’ai vu arriver à Québec et que j’ai vu grandir m’a bouleversé. Mais ce n’était pas fini. “Allô Alberte!” Là, j’ai dit tout de suite: y a juste une personne au monde qui m’appelle Alberte! C’est Peter Stastny! C’était lui. Je savais qu’il ne devait pas être à St-Louis: “Non, je suis à Strasbourg dans mon bureau. J’ai les deux pieds sur mon bureau et j’ai tout le temps pour discuter avec mon ami Alberte.” On a jasé pendant une grosse demi-heure. Il m’a raconté votre visite avec Marcel Aubut à sa maison de St-Louis et il m’a confirmé qu’il t’avait bien demandé de me saluer au passage. Ça m’a fait chaud au coeur. Et puis, à la fin, Peter m’a dit: “Faut pas lâcher Alberte, je veux être avec toi au premier match de retour des Nordiques dans la Ligue nationale.” Quand il m’a dit ça, je me suis dit que si ça allait vite, si c’était en octobre prochain, que je pourrais peut-être…»

Mais là, Albert ne pouvait plus parler. C’est comme s’il avait été emporté par un fleuve d’amour et d’amitié. C’était trop.

sEs dix évènEMEnTs…

J’ai couvert la défaite de Lucian Bute à Nottingham en Grande-Bretagne avec Albert. Et comme d’habitude, tout a fonctionné sur des roulettes. Un vieux pro. En fait, même quand il était «l’espoir blanc de Pierre Gobeil», il a toujours travaillé en pro. Et surtout, il a toujours été émerveillé par ce qu’il vivait. Couvrir la boxe au

Montréal-Matin avec Gobeil comme boss, c’était suicidaire. Gobeil était un maniaque qui savait tout. Mais absolument tout de la boxe. Il s’en est merveilleusement tiré. Deuxième homme sur le Canadien comme on disait dans le temps, ça été parfait. Il s’est retrouvé à la Coupe Canada, la toute première en 1976, il a couvert la toute première partie des Nordiques dans la Ligue nationale.

Avec un hiatus majeur. Le 28 décembre 1978, Montréal-Matin fermait ses portes. Il devait partir pour Detroit le jour même: «J’étais convaincu que ma carrière venait de prendre fin. Quatre jours plus tard, le groupe Houston de relations publiques me confiait le mandat du golf», dit-il. Armand Torchia, le parrain des relationnistes au Québec, l’avait remarqué. Toujours propre, toujours bien habillé, toujours bien vêtu. Toujours Albert comme on disait pour le taquiner. Il sera relationniste pendant quelques mois avant de se retrouver au Journal

de Québec, affecté à la couverture des Nordiques avec celui qui allait devenir un ami et un presque frère, le regretté Claude Cadorette.

– Dis Albert, si tu faisais la liste de tes dix plus grands moments?

– En premier, le combat entre Muhammad Ali et Leon Spinks à La Nouvelle-Orléans. Parce que c’est Ali.

-Puis, la Coupe Canada 76. Peter et Marian Stastny y portaient les couleurs de la Tchécoslovaquie.

-Ensuite, mes années avec les Nordiques.

-Il y a quelques années, j’ai ridé de Québec jusqu’à Milwaukee pour le 100e anniversaire de Harley-Davidson.

-Puis, Rendez-Vous 87. Je m’étais rendu à Moscou quelques mois plus tôt pour préparer des cahiers spéciaux.

-Il y a le combat de Lucian Bute à Bucarest en Roumanie. C’était tellement humain, tellement émouvant.

-Je ne peux oublier la première Coupe Stanley de l’Avalanche du Colorado en 1996. Ils auraient dû la gagner à Québec.

-Il y a la médaille d’or du Canada en hockey à Salt Lake City. Joe Sakic avait été extraordinaire.

– Enfin, j’ai travaillé comme relationniste au combat entre Sugar Ray Leonard et Roberto Duran. Pendant une semaine, j’ai accompagné Leonard partout. Une autre patente à Jean-D. Legault.

Disons que ça fait une carrière bien garnie pour un p’tit gars timide du Collège Laval… refusé au Matin par Bernard Brisset.

LEs dEuxièMEs LARMEs

Évidemment qu’on a parlé de choses plus personnelles. Il s’est marié il y a un mois avec sa Céline qu’il aime tant. On a jasé de Josée, sa première femme, morte d’un cancer il y a cinq ans. On a parlé motos parce qu’Albert est un formidable biker qui a enfilé plusieurs Randonnées du Kid avec le groupe de Marcel Aubut.

On a parlé des traitements qui l’attendaient. De ses chances de gagner. De son bonheur. De ses rêves qu’il caresse malgré la montagne à gravir qui l’attend:

«J’ai encore un rêve. Un grand rêve. Je suis conscient que techniquement, je ne prendrai jamais ma retraite. Je ne pourrai jamais me le permettre. Ce que je veux, ce que je veux le plus, c’est retrouver mon bureau dans la salle de rédaction du Journal. Je veux avoir cet immense privilège de pouvoir me lever le matin et m’en aller au journal pour y écrire ma chronique. Je veux écrire, une, deux ou trois chroniques par semaine. Si je réalise mon rêve, c’est que j’aurai gagné un gros combat», dit-il. Les yeux baignés de larmes et la voix étranglée. C’est la deuxième fois qu’il ne pourra pas continuer de parler.

Voilà. Céline et ses enfants trouvent que le sort est injuste. Albert accepte la fatalité. Devant le cancer, on ne se demande pas «pourquoi moi?», on se demande «pourquoi pas moi?».

Il réfléchit quelques longues secondes: «Ce que je trouve injuste, c’est le nombre d’années qu’on m’enlève. Je trouve que 61 ans, c’est bien jeune…»

Va encore falloir que je taquine mon ami. Voyons Albert, t’as encore manqué la grosse nouvelle. C’est pas 61, c’est 62, 63, 64, 65…

Source : http://edition-e.lejournaldequebec.com/epaper/showlink.aspx?bookmarkid=UDZHLTFDQNI&issue=25722013102600000000001001&article=e09ff7c4-1855-49d6-976d-2d9a7b9ba917

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